[Original article: https://www.letemps.ch/sport/leman-regates-linnovation]


L’annulation des événements véliques du mois de juin n’a pas limité les ardeurs de passionnés avides de technologie, à l’image de Thomas Jundt, qui vient de mettre à l’eau son flambant neuf QFX, probable nouvelle coqueluche du Léman

Le légendaire sourire bonhomme affiché par Thomas Jundt devant son nouveau jouet traduit assez clairement son euphorie. Le QFX, monocoque high-tech destiné aux grandes courses du lac, a tiré ses premiers bords samedi dernier, juste après sa mise à l’eau.

Cette future bombe, qui se positionne parmi les monocoques les plus rapides du Léman, devra quoi qu’il en soit attendre le printemps 2021 pour se confronter à ses concurrents. Toutes les grandes courses de la région ayant été annulées pour cause de pandémie. Le fait de ne pas pouvoir régater tout de suite ne déplaît cependant pas à l’équipage qui a du coup le temps de procéder à une complexe mise au point avant de s’aligner en compétition. Et les premiers essais sont prometteurs: «Le bateau est sain et va vite, explique son concepteur, ravi. Il se mène comme un dériveur mais son comportement est plus rond, il a l’inertie d’un lesté [bateau muni d’un leste immergé garantissant sa stabilité]… J’ai hâte de découvrir tout son potentiel.»

Concentré d’expérience

Au premier coup d’œil, le voilier ne paie pas forcément de mine, si ce n’est qu’il a un peu la silhouette d’une navette spatiale. Véritable bijou technologique, le QFX est le fruit de trois ans de développement, et surtout de trente ans d’expérience de son architecte.

Ingénieur infatigable de 62 ans, Thomas Jundt s’affaire avec quelques fidèles amis, dans le cadre de ses loisirs, à expérimenter des bateaux audacieux depuis le milieu des années 1980. Précurseur du 18 pieds australien sur le Léman, il a été le premier à faire voler une de ces libellules sur des foils, ces plans porteurs qui permettent de s’élever au-dessus de l’eau, et il continue depuis à explorer toutes les pistes technologiques qui lui permettent d’améliorer ses bateaux.

En développant le QFX, Thomas Jundt a mis fin aux sempiternels bricolages et améliorations opérés sur un support perpétuellement modifié. Il s’est décidé à repartir sur une base mise au goût du jour, qui bénéficie des dernières technologies de construction, et surtout de ses nombreux acquis. Il a fait appel au réputé architecte naval britannique Hugh Welbourn, ainsi qu’à une ribambelle de spécialistes pour développer chaque élément spécifique.

Trois en un

Le QFX est caractérisé par ses différents modes d’évolution possibles. «Le voilier est prévu pour naviguer en trois modes différents: archimédien, en mode DSS [Dynamic Stability System], et en foiling, selon les conditions de vent.»

Traduits du jargon, ces termes signifient que dans le petit temps, le bateau doit naviguer comme n’importe quel autre voilier, en déplaçant un volume d’eau égal à son poids et en trouvant sa stabilité grâce à son lest et à son équipage. Dès que sa vitesse passe à 10 nœuds (18 km/h), le QFX doit prendre appui sur un plan porteur horizontal et augmenter son couple de rappel et sa puissance, c’est le fameux DSS qui fait l’objet d’un brevet de l’architecte. Enfin, à partir de 14 ou 15 nœuds (30 km/h), le bateau pourra s’élever au-dessus de la surface grâce à ses foils en V, et s’affranchir des contraintes liées au déplacement de l’eau. Un ingénieux système de paliers doit permettre de positionner les foils (appendices latéraux) dans les trois modes.

Le safran, ou le gouvernail, est également muni d’un plan porteur dont l’angle peut être ajusté pour régler l’assiette de l’ensemble. «Le but n’est pas d’aller forcément très vite, mais juste un peu plus vite que les autres», relève encore le propriétaire qui ne tarit pas d’explications sur toutes les étapes du développement. Contrairement au TF35, le catamaran à foils qui succède actuellement au D35 comme roi du lac, le vol du QFX n’est pas une fin mais un moyen. «Notre but n’est pas de voler à tout prix, mais de le faire quand ça nous permet d’aller vraiment plus vite. Je sais d’expérience qu’on va naviguer 80% du temps dans des airs faibles, de 4-5 nœuds [moins de 10 km/h]. Il faut prioritairement être performant dans ces conditions et bien glisser. Le reste, c’est la cerise sur le gâteau.»

Faire appel aux meilleurs

Pour permettre une pareille polyvalence, Thomas Jundt a dû jouer d’ingéniosité, afin de concevoir un bateau ultra-léger, et des appendices capables de fonctionner dans les trois modes. «Je me suis battu pour faire passer certaines idées, confie-t-il. Comme celle de n’avoir aucune traînée des foils en mode archimédien. L’architecte n’était pas favorable à cette solution, mais je l’ai imposée. En contrepartie, il a pu choisir une partie des interlocuteurs techniques, avec qui il a l’habitude et surtout l’aisance de travailler.» Les différentes pièces viennent du coup de Grande-Bretagne et de France mais aussi de Nouvelle-Zélande. L’assemblage final a été réalisé au chantier d’Yverdon MB Composite, avec qui Jundt collabore depuis quinze ans pour ses projets.

Schéma détaillant la structure du QFX.©Team QFX

Faute de régate, le mois de juin va être consacré à l’entraînement et à la préparation au foiling. «Si la situation le permet, nous irons naviguer au lac de Garde cet automne. Le bateau peut être facilement démonté pour être transportable.» Les vraies confrontations auront lieu début juin 2021.

Pour ce qui est du coût, Thomas Jundt reste laconique. Il se contente de relever en riant: «Le bateau s’appelle QFX par acronyme technique. Mais il aurait aussi bien pu s’appeler LPP, qui est le véritable sponsor du projet. J’ai tout retiré pour occuper ma future retraite sur le lac, à bord de ce bateau.»


Le QFX en chiffres

Longueur: 10,7 m

Largeur: 4 m (5,2 m à l’extrémité des foils)

Poids à vide: 850 kg

Bulb: 300 kg

Surface GV: 38 m²

Surface foc: 19 m²

Surface génois: 45 m²

Surface génois lac: 75 m²

Surface spi: 115 m²

Nombre d’équipiers: 1 à 5